Gaspille-moi ton temps

Gaspille-moi ton temps !

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« Qu’est-ce donc que le temps ? » se demandait Saint Augustin en son temps. Ce sujet est central dans la vie des hommes et cela depuis toute éternité si j’ose dire… Comme s’il fallait déjà admettre qu’il n’y a ni début ni fin à la question du temps. Mais ne perdons pas notre temps à disserter et laissons-nous conduire par la relation avec les personnes avec un handicap et la vie à L’Arche.

Les personnes avec un handicap ont souvent cette drôle de capacité de faire évaporer le temps et de le transformer en autre chose que du temps. D’ailleurs, rares sont les personnes déficientes intellectuelles qui savent lire l’heure. Peu ont la notion du temps qui s’écoule. C’est comme si elles inventaient à partir de ce qu’elles sont, un rapport au temps qui leur est personnel et donc unique. 


Ces personnes accueillies à L’Arche contribuent à changer la forme que prend le temps au sein de leur communauté. À tel point qu’il faut inventer de nouvelles mesures du temps pour rythmer la vie communautaire : les événements marquant l’histoire collective, les arrivées et les départs, les anniversaires… Ces événements sont autant d’instants successifs qui composent le temps communautaire. Ils accordent le temps de tous les membres de la communauté sur le même tempo : miracle de communion au sein de la communauté ! 


Si les événements vécus dans la communauté construisent et décrivent son identité, c’est aussi parce qu’ils dévoilent le sens profond des relations vécues en son sein. Les relations avec les personnes plus fragiles sont de nature à nous faire sortir du temps. Au foyer la Forestière à L'arche à Trosly vivent des personnes profondément handicapées et apprendre à entrer en relation avec elles demande un long compagnonnage. Souvent les jeunes assistants qui viennent de débarquer se précipitent dans la recherche d’une relation avec ces personnes qui, pour la plupart, n’ont pas accès à la parole. En vain ! Pour entrer en relation, il faut accepter de gaspiller son temps. Celui-ci doit en quelque sorte s’arrêter et disparaître pour que surgisse la présence de l’autre... Souvent dans l’absence de mots. Dans le silence. La relation absorbe par nature notre temps. Si nous voulons vivre la relation avec les personnes ayant un handicap nous devons accepter de donner du temps.


Mais tandis que l’homme contemporain est débordé, noyé et suffoque sans cesse parce qu’il n’a plus le temps à rien, celui qui participe à la vie de la communauté de L’Arche est invité à faire résister le présent à la pression de l’urgence. Il s’efforce de se rendre présent aux autres, au monde, à lui-même. Il parvient parfois à abolir le temps, en même temps qu’il lui donne une véritable densité.  


Ainsi, le temps de la relation ne se mesure plus en minutes mais bien plutôt en qualité de présence.